Image représentant le contenu du livre Héroïnes Oubliées de Jihene Aïssaoui

Interview : Jihene Aissaoui autrice du livre Héroïnes Oubliées

Pouvez-vous vous présentez et nous raconter votre parcours en tant qu’autrice ?

Je m’appelle Jihene Aissaoui et je suis l’autrice des œuvres : Femmes savantes de l’Islam et Héroïnes oubliées. Mon parcours dans l’écriture a commencé durant mes dernières années d’études supérieures. J’ai composé un premier mémoire ayant pour sujet « les rôles de la femme dans la transmission du savoir dans les premiers siècles de l’islam d’après les Tabaqat d’Ibn Saad ». Puis j’ai rédigé mon deuxième mémoire sur Les femmes savantes en Islam du 10 au 12e siècle. C’est à partir de ces mémoires que j’ai rédigé mon premier livre Femmes savantes de l’Islam, qui est sorti en août 2021.

    Lors de mes recherches sur le premier sujet, j’ai découvert tout un nouveau monde. Je me suis demandé pourquoi on ne nous avait jamais parlé de toutes ces femmes. Nous retrouvons très souvent les récits d’Aïcha, la mère des croyants, qui est le modèle par excellence de la femme savante, ou encore de Fatima la fille du prophète. Mais là, j’avais découvert le portrait de plus de 100 femmes savantes. C’était incroyable pour moi, et je me suis alors dit que lorsque je finirais mes études, je devais absolument faire découvrir ces portraits à notre communauté, à travers un livre. Je m’étais donnée cette mission.

    Comment s’est passé votre travail de recherche ?

    Les recherches ont été très différentes de celles de Femmes Savantes de l’Islam. On parle ici de femmes qui ont milité activement pour l’indépendance et l’émancipation des femmes dans leur pays. Pourtant, elles sont très peu voire jamais citées dans les ouvrages d’histoire officielle de ces anciennes colonies. Néanmoins, j’ai pu retrouver quelques écrits qui ont été préservés. La plupart sont des poésies, car beaucoup de femmes ont utilisé la tradition orale comme forme de résistance. Mais aussi plusieurs témoignages et œuvres autobiographiques écrites par ses femmes elles-mêmes ou par leurs proches qui souhaitaient dévoiler leurs histoires. Mon principal défi a été la barrière linguistique. Par exemple, j’ai dû faire appel à des historiens qui ont traduit les poèmes amazigh. Pour les interviews en javanais (langue parlée en indonésie), j’ai été
    aidée par des contacts indonésiens. Ce livre dévoile des portraits encore jamais présentés en France.

    Pour quelles raisons, d’après-vous l’histoire a décidé d’oublier ces héroïnes ?

    Je pense qu’il y a plusieurs facteurs. On ne peut pas dire qu’il y a une raison en particulier. En tout cas, ce que l’on sait, c’est que même si l’histoire de la résistance a été écrite par les peuples libérés anciennement colonisés, c’est une histoire qui va garder un certain biais. C’est-à-dire qu’aujourd’hui, on va mettre en avant des figures masculines. Ceux qui connaissent l’histoire de la résistance vont connaître : AbdelKrim El Khattabi au Maroc, l’émir AbdelKader en Algérie, connaître Omar al Mokhtar en Lybie, etc… Ces figures sont inégalables, très connues et ont mis un peu d’ombre sur les contributions des femmes et sur les formes de résistance qui n’étaient pas guerrières ou armées, comme ce qui va tourner autour de l’éducation, de la culture, de l’art…

    L’autre facteur, c’est qu’il y a une baisse d’intérêt pour l’histoire de manière générale, même s’il y a un certain renouveau depuis une dizaine d’années. Cela vaut encore plus pour l’histoire des femmes, et ceci est commun à toutes religions, pays et civilisations. De nombreux récits sont transmis de générations en générations par la tradition orale, mais celle-ci peut parfois se perdre ou être modifiée, à la différence de l’écrit qui reste.

    Le livre Héroïnes oubliées permet alors de retracer de manière écrite le parcours de ces femmes afin qu’il ne soit pas effacé. Désormais, la transmission n’est plus seulement orale : elle pourra perdurer dans le temps, et les héroïnes auront la place qu’elles méritent dans l’histoire. Les générations futures pourront apprendre et comprendre une partie de leurs histoires.

    À travers ces 50 portraits, on découvre des femmes offrant leurs services comme guérisseuses, couturières, des femmes œuvrant pour aider le peuple, en distribuant l’aumône ou encore en facilitant l’accès à l’éducation, à l’apprentissage de la religion, etc… Tandis que certaines apportaient une aide cruciale de manière discrète en hébergeant les soldats, par exemple, d’autres étaient porte-parole, comme les manifestantes, les combattantes, ou encore les artistes poètes.

    Pourquoi avez-vous choisi de mettre en lumière les portraits de ces femmes spécifiquement ?

    En premier lieu, j’avais envie de présenter des profils qui tournent autour du changement, du courage, de la révolution… Puis j’ai travaillé en fonction des informations que je découvrais. Lorsque les héroïnes étaient citées par d’autres résistants, je pouvais vérifier la véracité de l’information, et alors rédiger un portrait complet. J’ai aussi essayé de choisir les figures féminines ayant un parcours marquant dans lequel elles se sont distinguées, comme la première femme qui a intégré une université en Tunisie ou la première femme qui a fondé une mosquée en Afrique du Sud. C’était important pour moi de présenter 50 portraits différents pour offrir aux lecteurs un éventail de parcours inspirants aux destins variés.

    Qu’est-ce que ces femmes ont toutes en commun ?

    Je dirais que le premier point commun, c’est leur foi en Dieu, c’est ce qui les a guidées tout au long de leurs luttes, que ce soit pour la lutte armée ou l’émancipation. Elles agissaient pour leurs peuples, pour l’islam, et se basaient sur l’islam pour appuyer leurs revendications. Le deuxième point, c’est la détermination. Rien ne pouvait les arrêter. Elles étaient courageuses, sûres d’elles, elles menaient leur combat avec conviction et n’avaient peur de rien. Leur objectif était de sauver leurs communautés. Il n’y avait pas d’ambition personnelle, c’était un engagement pour le bien commun.

    Quels sont les portraits qui vous ont le plus marqué ?

    J’ai été très étonnée par la culture amazigh, que j’ai redécouverte en écrivant ce livre. Les résistantes berbères amazigh m’ont particulièrement marquée de par leur ténacité face à la domination. Dans ce même état d’esprit, je pourrais aussi citer les guerrières d’Aceh, en Indonésie (chapitre Héroïnes des Îles). Ces femmes vivaient dans la jungle. Leur capacité à concilier vie de combattante et vie familiale dans un environnement aussi hostile était remarquable. Certains colonisateurs néerlandais étaient tellement impressionnés de les voir repartir au combat juste après avoir donné naissance, qu’ils ont rédigé des lignes, voire des chapitres, dans leurs récits de guerre et de voyage. C’est grâce à cette force et à cette détermination qu’elles ont pu changer l’avenir de tout un peuple et marquer les esprits.

    Quel est le message que vous souhaitiez faire passer à travers ce livre ?

    Je voulais montrer que ces héroïnes avaient une résilience, une détermination exemplaire, que ce soit sur le plan militaire, éducatif ou culturel. Mon message, c’est que la lutte pour l’émancipation, pour la liberté de l’être humain, n’a pas de genre. Mon but est d’inspirer les générations actuelles et futures, en montrant que chaque geste de résistance, aussi petit soit-il, peut avoir un impact profond.

    Ce livre, c’est un hommage au courage et à la détermination de ces femmes, et c’est un rappel aussi que les femmes à travers l’histoire ont toujours joué un rôle essentiel, même si leurs contributions restent souvent ignorées, voire minimisées.

    Qu’est ce que le lecteur devrait retenir de votre livre ?

    J’espère que les lecteurs seront touchés par la puissance et l’héroïsme de toutes ces résistances féminines durant cette époque difficile que fut la colonisation. Chaque portrait que j’ai décrit n’était pas seulement une histoire de lutte, mais aussi des leçons d’espoir, de courage et de résilience. Je veux que les lecteurs se souviennent que l’histoire est faite par ceux qui osent, que chaque voix compte, et que les femmes, en particulier, ont toujours été des piliers dans la lutte pour la justice et l’égalité.

    Ce livre est pour moi un rappel à ne pas oublier toutes les héroïnes, celles qui sont citées et celles qui ne sont pas citées, celles qui, malheureusement, sont parties dans l’oubli total. C’est pour moi une chance de transmettre leurs histoires dans un objectif de rendre notre monde meilleur.